samedi 29 novembre 2025

L’aiguilleur du Petit Prince : une invitation à interroger nos trajectoires

L’aiguilleur du Petit Prince : une invitation à interroger nos trajectoires

Dans Le Petit Prince, la rencontre avec l’aiguilleur soulève une interrogation intemporelle : pourquoi tant d’hommes et de femmes passent-ils leur vie à courir d’un lieu à l’autre, d’une activité à une autre, espérant trouver ailleurs une satisfaction qui semble leur échapper ? Derrière cette courte scène, Antoine de Saint-Exupéry nous offre une métaphore puissante de nos itinéraires personnels et professionnels.

Sommes-nous les passagers de ces trains en perpétuel mouvement ?

Les voyageurs de l’aiguilleur se déplacent sans cesse, persuadés qu'une destination différente leur apportera enfin l’épanouissement attendu. Ce mouvement permanent interroge : recherchons-nous vraiment un lieu où nous épanouir, ou emportons-nous simplement avec nous nos propres insatisfactions ?

Cette question dépasse la géographie. Elle concerne notre manière d’habiter notre vie : nos choix, nos ambitions, nos renoncements, nos fidélités intérieures. Elle touche notre rapport à l’enracinement autant qu’à l’élan qui nous pousse parfois à repartir.

L’illusion du “ailleurs” et la quête de sens

Changer d’horizon est souvent perçu comme un moyen de repartir à zéro, de s’alléger du poids d’un contexte ou de contraintes accumulées. Pourtant, le déplacement ne garantit jamais la transformation intérieure que l’on espère.
Il arrive que le sentiment d’exil provienne moins du lieu que des motivations qui ont guidé le départ : ambition mal orientée, quête de reconnaissance, volonté de satisfaire des attentes extérieures, ou, au contraire, nécessité de répondre à des responsabilités familiales ou professionnelles.

Lorsque ces choix ne s’alignent pas avec nos aspirations profondes, le lieu d’accueil peut devenir le symbole d’une parenthèse que l’on a du mal à refermer. Même lorsque tout y est objectivement favorable — famille, stabilité, réussite, environnement accueillant — il persiste parfois un appel intérieur vers une autre terre, un autre rythme, une autre culture.

Le poids de la culture, du lien au vivant et des paysages

Nous ne sommes pas uniquement façonnés par nos expériences : nous le sommes aussi par les paysages qui nous ont construits, les accents, les saveurs, les vents, les cultures locales qui ont modelé notre sensibilité.
Il n’est pas anodin que certains territoires continuent de nous parler, même après des années passées ailleurs. Ce lien intime peut devenir un repère identitaire et un moteur discret qui oriente, consciemment ou non, nos choix de vie.

Cette fidélité à une terre n’est pas nécessairement un refus d’une autre. Elle peut simplement exprimer le désir d’achever un cycle resté ouvert ou de revenir à l’origine d’un projet de vie.

Avoir une destination ou courir après une chimère

Tous les voyageurs ne se ressemblent pas. Certains sautent d’un train à l’autre sans objectif clair, convaincus que le suivant sera meilleur que le précédent. D’autres savent précisément où ils souhaitent aller : rejoindre un lieu d’origine, retrouver une cohérence intérieure, ou ouvrir un chapitre nouveau en accord avec leurs valeurs.

L’aiguilleur observe ces trajectoires sans jugement. Il se contente de mettre chaque train sur la voie qu’il doit prendre. À travers lui, Saint-Exupéry semble nous rappeler que la lucidité sur nos choix de direction est essentielle pour éviter de devenir le passager agité qui court d’un express à un autre.

L’aiguilleur que nous devenons pour les autres

Dans de nombreux métiers d’accompagnement, nous endossons à notre tour ce rôle d’aiguilleur.
Face à des personnes en transition professionnelle, en quête de sens ou en reconstruction, il s’agit moins de décider pour elles que de clarifier leurs chemins possibles.

  • Certains stagiaires ou apprenants vivent leurs parcours comme une succession d’expériences, sans objectif arrêté. Pour eux, l’enjeu est d’offrir un cadre permettant d’apprendre, d’essayer, de se reconnecter au vivant, de s'initier à des gestes utiles qui pourront rester lorsque le désir de créer ou de cultiver renaîtra.

  • D’autres cherchent une véritable destination, un choix assumé qui leur appartienne et s’émancipe des injonctions familiales ou des illusions de la “sécurité” professionnelle. Pour ceux-là, l’accompagnement consiste à identifier la voie la plus juste, celle qui permettra l’alignement entre leurs capacités, leurs envies et leur projet de vie.

Conclusion : choisir sa voie plutôt que changer de train

L’aiguilleur du Petit Prince nous invite à interroger la nature de nos déplacements.
Cherchons-nous réellement un lieu où nous épanouir, ou poursuivons-nous une idée fantasmée de ce que devrait être notre vie ? Fuyons-nous un territoire ou répondons-nous à un appel intérieur ?
Ce questionnement n’a pas vocation à culpabiliser. Il vise plutôt à clarifier la direction que nous souhaitons donner à nos pas.

Car ce n’est pas la vitesse du train qui importe, mais la justesse de la destination.

mardi 25 novembre 2025

Après l'Uberisation, la Sheinisation ?

 

Acheter une formation comme on achète une veste ? Réflexion sur l’éthique du consommateur… et du professionnel

Le débat autour de la consommation éthique revient régulièrement dans les discussions publiques. Ces dernières années, les projecteurs ont été tournés vers les plateformes chinoises de vente à bas coût. Pourquoi ? Parce qu’elles alimentent une forme d’achat compulsif : on veut tout, tout de suite, à bas prix. Mais au-delà des vêtements ou gadgets, cette logique consumériste s'étend aujourd’hui à d'autres domaines, y compris celui de la formation professionnelle.

Le parallèle encore trop rarement fait

On parle souvent de sécurité quand il s’agit d’objets physiques. Un jouet non conforme, un produit électronique mal conçu peuvent être dangereux. Mais qu’en est-il des formations low cost, conçues à la chaîne, sans ancrage territorial ni réflexion pédagogique approfondie ? Peu de discussions portent sur les risques immatériels : la perte de qualité de l’apprentissage, le désengagement des apprenants, la dévalorisation des métiers de la formation.

Les motivations derrière ces achats sont similaires : le prix bas et l’accessibilité sans contrainte. Comme pour un vêtement vu sur les réseaux sociaux, l’achat de formation se fait sur une impulsion, déclenchée par une promesse forte : "formation rapide", "certification garantie", "accessibilité 24/7". Une partie des plateformes utilise même les mêmes techniques d’UX marketing pour stimuler ces achats : captation de données, personnalisation algorithmique, gamification des parcours.


L’économie de l’attention au service d’une formation standardisée

Des études en neurosciences cognitives ont montré que le cerveau humain est sensible à la gratification immédiate, ce qui explique notre attirance pour les plateformes qui promettent une satisfaction rapide (Schultz, 2016). Cette logique s’applique désormais aux formations : micro-certifications rapides, vidéos formatées, contenus préconstruits.

L’intelligence artificielle joue un rôle majeur dans cette transformation. On observe une "industrialisation" de la formation :

  • Automatisation des modules,

  • Recours à des prestataires low cost à l’étranger,

  • Externalisation de la conception pédagogique.

Il s’agit d’une ubérisation du savoir, où le formateur devient une variable d’ajustement, et non plus un acteur central de l’apprentissage.


Et pourtant, la formation n’est pas un produit comme un autre

Un vêtement mal taillé peut être retourné. Une formation mal conçue peut avoir des conséquences durables sur la vie professionnelle de l’apprenant. Ce n’est pas simplement une perte de temps, c’est parfois une perte de motivation, une réorientation forcée, un désengagement vis-à-vis de l’apprentissage tout au long de la vie.

Les centres de formation jouent ici un rôle crucial :
➡️ Ils conçoivent des formations sur-mesure, ancrées dans les besoins réels du territoire.
➡️ Ils valorisent l’intelligence collective, le lien humain, l’accompagnement.
➡️ Ils transmettent un savoir-faire, pas seulement un savoir.

Former un salarié, ce n’est pas lui vendre un produit. C’est lui permettre de se projeter, d’évoluer, de maîtriser des gestes, des outils, des postures. Ce sont les fondements mêmes de la pédagogie active et de l’apprentissage professionnalisant.


En conclusion : choisir, c’est s’engager

La société est confrontée à des choix éthiques majeurs, qu’il s’agisse de vêtements, de nourriture, ou de formations. Choisir une formation à bas coût, c’est aussi choisir un modèle :

  • Moins d’interactions humaines,

  • Moins de contextualisation,

  • Moins de savoir-faire transmis.

Quelle ambition avons-nous pour la montée en compétences de nos salariés ?
Quel avenir voulons-nous pour les filières et leurs métiers ?

jeudi 28 août 2025

L’intégration : autant s’adapter que savoir accueillir

 On parle beaucoup aujourd’hui de l’« intégration ». Le mot s’impose dans les discours, souvent à sens unique : celui qui arrive doit se plier aux règles, se conformer, s’adapter. Et pourtant, l’intégration ne peut exister que si elle repose sur deux piliers indissociables : l’effort d’adaptation et l’art d’accueillir.

Or, dans notre époque troublée, qui rappelle parfois les crispations des années 30, le débat s’enlise. D’un côté, celui qui arrive veut garder une part de sa manière de vivre, ce qui est humain. De l’autre, celui qui reçoit se replie, sur la défensive, craignant que son quotidien soit bousculé. Ce double mouvement engendre tensions, incompréhensions, et finit trop souvent par un rejet mutuel.

Il est vrai que l’on exige beaucoup de celui qui frappe à la porte. On lui demande de se conformer sans que soient discutées les conditions d’accueil, comme si elles allaient de soi. Or, l’accueil est une responsabilité qui engage celui qui reçoit. Il ne s’agit pas de renoncer à soi, mais d’ouvrir un espace commun où chacun puisse trouver sa place sans s’effacer.

Fernand Raynaud l’avait bien résumé dans son sketch du boulanger : à force de dire « je ne veux pas de ceci, je ne veux pas de cela », on se retrouve seul… et sans pain. La métaphore reste puissante : une société qui refuse systématiquement l’autre finit par se priver de richesse, de vitalité, de pain au sens le plus concret.

Nous devons nous rappeller que la question sociale ne se limite pas à la redistribution, mais s’étend aux liens humains, aux solidarités vivantes. Dans nos campagnes, l’accueil n’a jamais été un luxe : il a longtemps été une condition de survie. Le voisin était celui qui pouvait prêter la main lors des moissons, partager ses outils, offrir une miche en attendant des jours meilleurs.

Aujourd’hui, face aux fractures et aux crispations, il nous revient de retrouver cet esprit. Accueillir, ce n’est pas renier ses racines, c’est leur donner assez de force pour partager leur sève. S’intégrer, ce n’est pas s’effacer, c’est apprendre à accorder son pas au rythme commun.

C’est dans cet équilibre – entre adaptation et accueil – que se construit une société durable, une communauté humaine qui ne cède ni à la peur ni au rejet, mais qui ose encore croire en la rencontre.

mardi 15 juillet 2025

Accélérer la transition écologique par la formation : 5 leviers d'action essentiels

 🌱 Accélérer la transition écologique par la formation : 5 leviers d'action essentiels

Dans un contexte de bouleversement climatique, économique et social, la transition écologique ne peut plus attendre. Mais pour qu’elle devienne une réalité concrète dans nos territoires, nos entreprises, nos métiers, la formation professionnelle doit jouer un rôle central. Encore faut-il qu’elle soit repensée, adaptée, et pleinement soutenue.

Voici les 5 leviers majeurs que nous identifions aujourd’hui pour faire de la formation un moteur de transformation écologique et sociale.


1. Mobiliser les décideurs : briser l’immobilisme

La transition écologique impose une refonte de nos modèles économiques. Pourtant, nous faisons face à une demande ralentie, des décisions retardées, et un risque croissant d’inaction.

Il est urgent de sensibiliser les décideurs aux conséquences concrètes de la transition : elle touchera les emplois, les compétences, les filières. Mais ne rien faire, c’est exposer notre économie à des risques encore plus graves : désadaptation, exclusion, pertes massives d’employabilité. Le risque de l’inaction est un levier puissant pour provoquer un sursaut collectif non contrôlé et incontrôlable.


2. Relancer le dialogue social sur la transition

Le dialogue social, qui a longtemps structuré les grandes évolutions professionnelles, est aujourd’hui trop souvent en panne.

Pourtant, c’est autour de la table que doivent se jouer les ajustements de demain : adaptation des métiers, sécurisation des parcours, anticipation des besoins. Nous appelons à réactiver réellement les échanges entre partenaires sociaux, notamment autour des transformations liées aux enjeux environnementaux.


3. Transformer massivement l’offre de formation

Aujourd’hui, les formations liées à l’écologie restent trop souvent générales, abstraites ou déconnectées des réalités métiers. Il faut une approche beaucoup plus ancrée dans le concret.

👉 Pour un acheteur, la transition, c’est penser approvisionnement local, matériaux durables, économie circulaire.
👉 Pour un logisticien, c’est optimiser les flux pour réduire l’impact carbone.

Chaque métier doit intégrer les enjeux écologiques dans ses référentiels. Cela implique de former les formateurs, de rénover les contenus, et de rendre les dispositifs capables de déployer ces formations à grande échelle.


4. Professionnaliser les parcours et co-construire les critères

Les critères actuels intégrés aux cahiers des charges de la formation environnementale sont souvent mal adaptés.

Il est temps de co-construire des critères pertinents, opérationnels et reconnus, en réunissant autour de la table les branches professionnelles, les acheteurs, les financeurs, les organismes de formation. Ces critères doivent guider les financements, orienter les appels d’offres, structurer l’offre.

La future révision régionale des politiques de formation pour assurer le renouvellement des générations en agriculture pourrait être un moment clé pour intégrer ces critères.


5. Orienter vers les emplois et formations de la transition

Enfin, pour que la transition réussisse, il faut accompagner les personnes : les jeunes, les demandeurs d’emploi, les salariés en reconversion. Cela passe par une orientation active vers les métiers d’avenir, mais aussi par un rééquilibrage des financements publics.

Cela suppose de former les professionnels de l’orientation, de produire des données fiables sur les besoins, et de renforcer l’alignement entre les acteurs de la formation, de l’emploi, et du développement durable. 


🛠️ Et maintenant ?

Nous avons les idées, les outils, les institutions. Ce qu’il faut désormais, c’est une volonté collective pour enclencher un vrai changement d’échelle.

🎯 Former massivement, transformer concrètement, piloter territorialement, et travailler ensemble : voilà les clés pour une transition écologique juste, ambitieuse et durable.